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CHASSINO

Avant d’éclairer la ténébreuse silhouette de Chassino, il convient de visiter le théâtre d’ombres.

Cette forme d'expression artistique est fort ancienne. On la dit naître en Orient, elle aurait une origine magique et religieuse. Elle consiste à donner du mouvement et une apparence vivante à des silhouettes dont l'ombre est projetée sur un écran.

 

ombre1.jpgEn Europe, les théâtres d'ombres font leur apparition au milieu du XVIIIe siècle tant en Italie qu’en Allemagne, avant de débuter en France à Versailles, à l'hôtel Lannion, grâce à François Dominique Séraphin. Le Roi l’autorisera en 1784 à s'installer à Paris au Palais Royal, avec ses seize manipulateurs, sous l'enseigne « Ombres chinoises et jeux arabesques du Sieur Séraphin, breveté de Sa Majesté ». Après la Révolution, il change le nom de son établissement qu’il baptise « Le théâtre des Vrais Sans-Culottes » avec un répertoire de saynètes animées où on guillotine gaillardement les ennemis de la République.

 

chassino_pere_labours.jpgEléonor Chassin, le père de Chassino, au labour vers 1900

 

Eléonor deuxième du nom

Eléonor Chassin est né à Loubillé le 8 avril 1869. Sur les fonts baptismaux, on lui a donné le même prénom que son père né lui-même à Loubillé le 22 juillet 1839. Sa maman, Madeleine Gauvin était née le 29 août 1842 à Melleran. Le mariage avait été prononcé dans ce bourg dix mois avant la naissance du petit Eléonor, le 15 juin 1868. Cette naissance précède à Loubillé celle d’Henri1le 31 janvier 1872, et celle de Marie2le 4 mai 1882.

 

Eléonor rêve de voyages. Il ne se voit pas s’éreinter à la charrue derrière les bœufs. Au grand désespoir de son père, Eléonor Chassin, un paysan authentique dont la famille puise ses immenses racines à Loubillé où de nombreuses générations de Chassin se sont épuisées au travail de la terre.

L’école terminée - on ne sait pas s’il avait obtenu le certificat d’études - Eléonor, qui ne veut surtout pas être cultivateur et rêve de voyages, quitte ses parents à l’adolescence pour se faire colporteur. Il perçoit un carnet de route à la mairie de Loubillé le 24 septembre 1888, il a 19 ans : « Demeurant à Loubillé, (profession de) colporteur, a obtenu le présent livret contenant onze feuillets cotés et paraphés, à la charge pour lui de se conformer aux lois et règlements concernant les ouvriers (…) ».

 

Son signalement figure sur cette déclaration : « Age 19 ans ; taille 1,70 m ; cheveux chatains ; sourcils chatains ; front étroit ; yeux gris ; nez moyen ; bouche moyenne ; barbe blonde ; menton rond ; visage ovale ; teint blond ; signe particulier, borgne de l’œil gauche ».

 

Il déserte Loubillé3et s’en va sillonner la campagne, investir les foires, vendre des aiguilles, du fil, des boutons, des images pieuses, des almanachs. Il lui fallut un immense courage pour aller ainsi de ferme en ferme, par tous les temps. Mais c’était sa nature… « La nuit, nous relatait le regretté André Touchard, il dormait derrière les palisses. » Pas tout seul, en compagnie des oiseaux. Ce sont eux qui l’apprendront à siffler. Il deviendra ainsi un parfait imitateur ! Il fera profiter de ses talents les gens rencontrés au hasard de ses tournées. Quand il découvre les ombres chinoises, il s’essaie à cet art. Avec succès !

 

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De temps à autre, son parcours le pose à Loubillé. Où il montre ses découvertes. Chassino est déjà un bon artiste qui maîtrise parfaitement la technique de l’ombromanie et piaffe d’impatience d’entrer en scène. Conquis, un voisin, Henri Touchard l’encourage à se produire dans la capitale. Il croit en son talent et lui donne 18 francs or pour y aller « faire ses ombres » en imitant les oiseaux.

 ____

1 Henri Chassin né à Loubillé le 31 janvier 1872 et décédé à Loubillé le 27 novembre 1901, célibataire.

2 Marie Chassin, née à Loubillé le 4 mai 1882 et décédée à Loubillé le 15 octobre 1966, épouse Proust.

3 Une autre version nous est donnée par André David dans « Faut s’en rappeler » page 269, diffusion Geste : Eléonor se serait embauché garçon de cirque à sa majorité. Ces témoignages sont finalement proches.

 

 

En 1888 à Paris

Chassino débute sa carrière en 1888 à Paris, il a tout juste dix-neuf ans mais c’est déjà une vedette. Il est « silhouettiste » et imitateur de chants d'oiseaux. C’est un grand génie qui fait des pieds et des mains pour améliorer son art !

Pour les ombromanes pratiquant les « ombres à la main », la dextérité constitue l’essentiel de la technique. Chassino caricature un homme ou un animal, uniquement par l’ombre de ses mains masquant un rayon de lumière, et lui donne l’illusion de la vie par le mouvement. C’est une fugace et parfaite création qui s’efface aussitôt dans les applaudissements du public, petit moment de rêve absolu. Quelques très rares artistes cultivent encore cette technique, dérisoire expression humaine face au déferlement d’images de synthèse.

 

L'homme oiseau vole de ville en ville si on prend le soin de relever ses adresses dans le journal hebdomadaire L'art lyrique et musical, dont l'adresse est 20. passage de l'industrie, Paris.

  • En 1896, Chassino, homme oiseau, ombromaniste, reçoit son courrier en poste restante à Beauvais.
  • En 1897, Chassino, homme oiseau, ombromaniste, reçoit son courrier à Loubillé.

"Epatantes les imitations de chants d'oiseaux faites par M. Chassino : il tient l'imitation de l'alouette des champs pendant une minute sans reprendre la respiration. Ses ombres chinoises sont faites avec beaucoup de goût" déclare l'inspecteur régional du journal qui a assisté au spectacle à tours en 1997.

  • En 1898, Chassino, homme oiseau, ombromaniste, reçoit son courrier en poste restante à Poitiers.
  • En 1898, Chassino, homme oiseau, ombromaniste, reçoit son courrier en poste restante à Rodez.
  • En 1898, Chassino, homme oiseau, ombromaniste, reçoit son courrier en poste restante à Lyon.

Mais le succès incontestable du talentueux Chassino sera ailleurs. En effet, il saura créer un genre nouveau de silhouettes avec ses pieds. Personne n’arrivera vraiment à l’imiter, il sera toujours considéré comme un cas quasi unique dans la discipline de l'ombromanie. C’est un sportif accompli qui travaille ses numéros dans les moindres détails. Il termine son exhibition couché sur un support d'antipodiste. Il utilise ses pieds pour dessiner ses ombres.

Il se perfectionne de salle en salle et confirme ses talents.

 

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Et il rencontrera Marie Cliquet, artiste lyrique, jeunette d’Aveluy dans la Somme, près d’Amiens, où elle née en 1877. C’est la fille d’un modeste journalier et d’une ménagère. Marie sera la fidèle compagne de toute une vie.

 

spect1

Le succès se fait grandissant. Chassino croise Sarah Bernhardt. On dit qu’ils font parfois spectacle commun1.

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1900, c’est l’Amérique

Eléonor Chassin et Marie Cliquet songent à se rendre aux Amériques. Dès 1900, les deux artistes tenteront leur chance aux Etats-Unis.

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Le voyage en transatlantique2coûte cher, le prix des billets sera troqué contre des spectacles donnés pendant la traversée.

affiche1

 

Un bon point qui facilitera le bouche à oreille dès le débarquement en terre américaine.

Le succès est au rendez-vous : en 1903, des artistes américains, comme Tom Hearn, tenteront de l’imiter… Le New York Times parle du Loubilléen et annonce toujours son passage. Les Chassino étendent leur tournée à toute l’Amérique et explorent le monde entier.

 

chassino1_girafe_singe.jpg

 

Ils rapportent à Loubillé des milliers de souvenirs comme une collection exceptionnelle de papillons, d’œufs d’autruches, d’okarinas, etc. Ils sont épatés par le modernisme qui s’installe dans le Nouveau Monde.

 

___________

Chassino était autrefois un éleveur de moutons.

Chassino, maître de l'ombroscopie, avec les mains et les pieds.

Publié le 26 décembre 1909, Kansas City Journal (traduction approximative).

 

L'un des amusements de société les plus délicieux des soirées d'hiver, est de faire des ombres ou silhouettes sur les écrans à l'aide d'une lampe ou une bougie. Les hommes ont atteint au théâtre la gloire et la fortune par leur expertise en ombres. Compétence, toutefois, ne vient que par une longue pratique et l'application d'originalité et d'imagination.

Chassino, un Français, qui se tient au premier rang des ombromanes du monde et qui a fermé l'engagement d'une semaine au théâtre Orpheum la nuit dernière, dit qu'il fut obligé de travailler dix ans avant d'être en mesure d'obtenir des contrats dans les théâtres. Il était éleveur de moutons ordinaire sur les collines et dans les vallées de la France quand Chassino vit pour la première fois un ombromane dans une kermesse. Alors il s'est épris de cet art et a immédiatement commencé à faire des ombres pour son propre amusement.

Progressant peu à peu, il s'est produit dans des villages, mais il lui a fallu dix ans plus tard pour que son art soit rémunérateur.

Maintenant, il peut demander des salaires attractifs et son art est toujours bien accueilli dans les plus grandes maisons de vaudeville de l'Europe et l'Amérique.

Chassino ne projette pas seulement les ombres de toutes sortes d'animaux et de visages humains, les mains sur la toile, mais il est le seul artiste connu qui peut faire des ombres avec ses pieds. Avec l'aide de ses extrémités pédestres, il est capable de faire des ombres qui représentent clairement et simplement différents modèles de vases et de poterie de fantaisie.

Probablement la caractéristique la plus remarquable de son travail dans cette ligne est la promulgation d'une scène dans laquelle trois personnages sont vus dans un sketch comique intéressant, qui reçoit toujours des salves d'applaudissements. La scène a toutes les apparences d'un film que Chassino complète avec seulement ses deux mains créant l'émerveillement dans toute la maison.

Lors de cet interview Chassino dit :

« Le novice éprouve toujours de grandes difficultés dans la maîtrise des ombres, c'est la simplicité de l'art. Il est difficile de savoir combien de silhouettes on peut faire avec un seul doigt. Le débutant doit d'abord apprendre à jeter l'image d'un lapin et puis un loup, qui sont tous deux plus faciles que tout autre type d'animaux. Apprendre à utiliser les pieds est impossible pour la plupart des gens, parce que l'on doit avoir des pieds spécialement conçus, si je peux employer cette expression. Mes pieds sont souples et facilement convertibles en plus n'importe quelle forme, et par conséquent je suis en mesure de les utiliser dans ma profession avec un bon avantage. En fait, mes pieds me rapportent plusieurs centaines de dollars par semaine. »

Publié le 26 décembre 1909, Kansas City Journal (traduction approximative).

 

famille_sepia.jpgLa famille vers 1914

 

Ces voyages au long cours n’empêcheront pas les tourtereaux de fonder une famille. Le premier fils, Louis, naît à Paris le 1er février 1901. La petite sœur, Henriette, voit le jour à Aveluy le 23 août 1902. Mais les parents sont encore célibataires. Eléonor épouse enfin Marie le 17 août 1903 à Aveluy. Le troisième enfant, Henri (dit Riton), naîtra à Loubillé le 18 décembre 1904.

 

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A partir de là, les absences seront régulières, de septembre à juin.

 

 

Pendant ces interminables tournées, les enfants sont confiés à la garde de la tante dévouée, Marie Chassin (1882-1966) née en 1882, future épouse de Gustave Proust.

 

 

Les Chassino sur la passerelle de la Touraine.

 

 

 

 

Les tournées sont annoncées à grand renfort d’affiches et de publicité.

 

 

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Un dépliant publicitaire est créé, proposant des attractions aux théâtres, music-halls, cirques, cinémas, etc. Il donne une liste de nombreux passages au sein d’établissements très réputés. A Paris : Olympia (deux fois), Alhambra (deux fois) ; Lyon : Casino (trois fois) ; Marseille : Alcazar, Palais de Cristal ; Bordeaux, Femina Théâtre ; Londres : Palace Théâtre (quatre fois) ; Manchester : Palace Théâtre (deux fois) ; New-York : Keiths Théâtre (quatre fois) ; Victoria Théâtre (quatre fois), Proctor’s Théâtre (trois fois), Colonial Théâtre (deux fois) ; Boston : Keiths Théâtre (quatre fois) ; Philadelphie, Keiths Théâtre (quatre fois) ; Pittsburg : Grand Opéra (trois fois) ; San Francisco : Orphéum, etc. ; Montréal : Bennett Théâtre ; Toronto : Shea’s Théâtre (trois fois) ; Buenos-Aires : Casino ; Montevideo : Casino ; Rio de Janeiro : Casino ; Lisbonne : Coliseo dos Recreo ; Madrid : Circo de Parish (deux fois) ; Amsterdam, Circus Carré (deux fois) ; Bruxelles : Alhambra, Palais d’été (deux fois) ; Anvers : Scala (deux fois) ; Vienne : Ronacher ; Genève : Kursaal ; Alger, Oran, Tunis, etc.

Le « Juggler's Bulletin n° 7 » d’avril 1945, au travers d’un article consacré au jongleur Tom Hearn évoque le spectacle de Chassino en 1903 : « …en posant la bougie sur le porte-serviettes, il imite M. Chassino qui fait des jeux d’ombres chinois avec ses pieds… »

 

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1905, Chassino devient propriétaire

Chassino amasse une fortune. L’aventure américaine porte ses fruits. Il est temps de penser à se trouver un nid douillet. Pourquoi pas dans son village natal ?

 

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Les maisons des Chassino sont situées dans cette même rue de Loubillé.

 

En juillet 1905, l’artiste lyrique achète une maison à l’entrée de Loubillé, la deuxième en pénétrant dans le bourg au sud-est par la route de Longré.

Les voisins et les témoins se demandent bien comment ce saltimbanque va payer son acquisition. Le propriétaire de la maison en demande 9.000 francs. Une paire de bœufs valaient alors 1.000 francs. Mais Eléonor n’affiche aucune inquiétude, il puise dans sa poche de jolies pièces d’or rutilantes, une pleine poignée. Les témoins sont suffoqués ! Henri Touchard transmettra ce témoignage à son petit-fils André qui nous en a fait part à son tour. Le père Chassin, Eléonor est tellement ému qu’il trépasse sous le choc ; c’était le 16 juillet 1905.

Chassino achètera plus tard une maison voisine, la première maison à droite en arrivant de Longré.

Les tournées se succèderont sans faiblir jusqu'en 1914. Mais au moment de repartir vers l’Amérique, en septembre, la grande guerre a déjà fauché des Poilus par milliers. Chassino et son épouse s’établissent alors à Loubillé. « Notre fortune nous permettra de voir venir » pensent-ils…

Le père de Marie, Benjamin Cliquet est né en 1842. Il était journalier, la guerre de 1914-1918 l’a fait se réfugier chez les Chassino car la région d’Amiens était martyrisée. Il s’est éteint à Loubillé en 1918. Son épouse, Julie Arrachare était déjà décédée, une ménagère née en 1841.

Les descendants des époux Chassino estiment la fortune des artistes à environ 100.000 francs or. Confiant, le couple avait converti ses avoirs en bons d’emprunts russes. Sans présager de l’avenir… Alors que le gouvernement de la France réclame à cor et à cri à la population des prêts en or pour gagner cette fichue guerre.

En 1917, pour l’ombromane international, la Révolution d'Octobre brisait tout espoir de retour sur investissement, Lénine ne voulant pas reconnaître les dettes de l'ancien régime ! Après le décès de Chassino, en 1955, et de son épouse - Marie Cliquet est décédée à Loubillé le 15 février 1958 -, les héritiers s’enrichiront de plusieurs malles de bons russes qu’ils s’empresseront de brûler…

La première guerre mondiale fixe les Chassino à Loubillé, les temps libres permettent de former les deux garçons au spectacle. Le premier, Louis - dit Grand’Louis - deviendra prestidigitateur, mais sa carrière sera assez modeste. Henri se contentera d’être cordonnier.

A Loubillé, Chassino entretenait des relations avec C. Lestin avec qui il pouvait parler du Monde. Mais ces moments d’amitiés s’éteindront, comme C. Lestin en décembre 1917.

L’ombromane correspondait avec son cousin le Poilu Jean-Alexis Babin, le père du petit Auguste.

1 Information de source familiale mais non vérifiée.

2 « La Touraine » était le plus grand paquebot français à sa mise en service en 1891. Il fut le dernier paquebot de sa compagnie à voiles… et à vapeur. Entre Le Havre et New York, c’est le navire le plus rapide de la transatlantique : 21,2 nœuds de moyenne en 1892, traversée en 6 jours 17 heures et 30 minutes. Il sera démoli à Dunkerque en 1923.

 

« Mon cher cousin

J’attendais pour te répondre d’avoir photographié Auguste. Mais ce n’est pas encore fait. Le temps manque d’un côté comme de l’autre. Pourtant j’ai été chez vous hier et je leur ai fait promettre de venir aujourd’hui. Aussitôt que nous aurons terminé, nous te l’enverrons.

Je l’ai vu ce matin ton Auguste qui se rendait à l’école, et je t’assure qu’il est en bonne santé et qu’il a bonne mine. Tu devrais lui envoyer une lettre et le gronder en lui disant que quelqu’un t’a dit qu’il n’était pas sage. Il a été méchant avec son grand-père et hier soir son grand-père disait qu’il allait l’écrire à son papa. Tu parles qu’il n’était pas content. Naturellement ce n’est rien ce qu’il a fait, mais une petite leçon l’empêcherait de recommencer.

Il fait mauvais temps depuis trois ou quatre jours et cela dérange beaucoup pour le foin. Il y en a tellement de foin que les gens auront la peine de faire des barges dans les prés. Auguste écris qu’il est toujours en bonne santé. Proust Gustave, mon beau-frère, est blessé grièvement à la cuisse gauche. Ma sœur a été le voir à Nantes où il est en traitement, elle le trouve mal. Petit Louis Pichot est blessé lui aussi. Joseph Chatain est blessé à l’épaule et est en traitement à Saint-Servan. Sa blessure est légère.

Toute la famille est en bonne santé et je souhaite qu’il en soit ainsi pour toi. Tous se joignent à moi pour t’embrasser de tout cœur.

Ton cousin Eléonore Chassino »

 

1919, à nouveau sur les planches

La guerre se termine enfin. Pour regonfler sa fortune, Chassino reprend les tournées en 1919. Il se produit en Europe, en Afrique ou ailleurs jusqu’en 1926. Les cartes postales adressées au petit cousin, Auguste, retracent le parcours après-guerre : le 22 décembre 1919 à Gand en Belgique, l’artiste dit se rendre au Théâtre Variétés de Liège ; il est effectivement à Liège au Théâtre des Variétés le 30 décembre 1919 ; à Bruxelles le 6 novembre 1922 puis Paris et Marseille ; à Lyon le 6 septembre 1922 entre deux tournées à Bruxelles ; au Casino d’Oran le 1er décembre 1922 et Alger après ; au Pôle Nord Théâtre à Luxembourg le 16 janvier 1923, il dit aller au Coliséum d’Anvers du 20 au 27, et au Coliséum de Gand du 27 au 4 février ; à Genève le 23 mai 1923 ; en Espagne le 23 septembre 1923 ; à Toulon, Nice, Marseille le 18 novembre 1923 ; à Monte-Carlo le 30 novembre 1923 ; à Toulouse le 2 janvier 1924, à Bruxelles le 16 juin 1924 ; à Biarritz le 3 février 1926 après Bordeaux et retour à Loubillé ; aux USA en 1926 et enfin à Nice le 20 septembre 1926 avant de se rendre à Marseille au Palais de Cristal.

A bord de « l’Aquitania »1, rentrant d’Amérique, il écrit à Auguste Pourageaud « Cherbourg le 11 mai 1926, cher cousin, nous sommes arrivés à Cherbourg après une longue traversée. Amitiés à toute la famille. Chassino ».

Mais la fortune ne lui sourira pas une nouvelle fois, le cinéma parlant est né… En 1926, l’ombromane antipodiste rentre définitivement à Loubillé. Il est âgé de 57 ans.

1 Le RMS Aquitania était un paquebot transatlantique britannique de la Cunard Line. L'Aquitania effectue son premier voyage le 30 mai 1914 de Liverpool à New York, après avoir été lancé en avril 1913. Ce palace flottant fut l'un des bateaux les plus luxueux de son temps. Après seulement trois aller-retours, la guerre le voit devenir navire hôpital. Après la guerre, la Cunard Line décide de le rénover et de le moderniser. Le charbon est remplacé par le pétrole. Les œuvres d'art et les décors d'avant-guerre sont réinstallés.

 

Chassino paysan

Celui qui n’a jamais voulu être paysan, monte à la surprise générale un élevage de lapins angora1qu’il conservera de longues années, et cela bien après la deuxième guerre mondiale. Les poils étaient achetés par un certain Tricoire. Un vétérinaire visitait l’élevage. « J’avais accompagné ce vétérinaire M. Loubersac qui était mon oncle, et monsieur Chassino m’avait donné un programme dépliant… » se souvient François Mandigout. Madame Chassino faisait des tableaux de bandelettes de tissu. Son gentil époux avait rapporté des Etats-Unis une machine à laver le linge dont le tambour était en bois. Une nouveauté dans la région.

Esprit précurseur, il avait construit une serre pour faire naître des plants de légumes qu’il vendait aux jardiniers des alentours. Sur les listes du recensement de 1936, il est déclaré aviculteur.

Chassino a vécu paisiblement sa retraite à Loubillé. Mais sans jamais se produire en spectacle. L’aventure des ombres était terminée. Pendant la seconde guerre mondiale, parce qu’il parlait couramment la langue de Shakespeare, les maquisards lui amenaient à tour de rôle des aviateurs américains cachés dans les environs. « Cela leur permettait de parler dans leur langue, de se divertir un peu » relate sa petite fille. Laquelle est citée dans un témoignage d’Elise Giroud, institutrice recrutée en mars 1944 dans le mouvement « Résistance » : « Une courageuse jeune fille de quinze ans, devenue aujourd’hui Mme Moine, se chargeait d’aller chercher des provisions (…). A l’insu de ses parents, elle préparait les repas que Yves Mondineau allait porter le soir aux Américains ».

Il enseigna quelques tours de magie à ses petits enfants qui lui vouaient beaucoup d’admiration. Ils se souviennent du jeu du bâton : «On le tenait serré dans les deux mains, on le mettait devant ses jambes, il fallait sauter au dessus pour faire passer derrière lui ses deux jambes à la fois». Ils apprirent de même quelques figures d’ombromanie comme celle du petit singe qui grimpe le long du cou de la girafe.

Chassino, c’était aussi un farceur qui savait remettre chacun à sa place. « Un jour, raconte son petit-fils Marcel Chatain, un agriculteur de Loubillé vantait les mérites de sa charrue trisoc chez le forgeron du village. Chassino lui dit qu’il avait vu des gars labourer en Californie avec des charrues à vingt-cinq socs».

- « C’est pas vrai » contestait le fier agriculteur.

- « Si c’est pas vrai, t’as qu’à y aller voir » répliquait sèchement Chassino.

 

chassino_couple_80ans.jpgChassino est âgé de 80 ans sur ce cliché

L’ex-ombromane antipodiste aimait bien montrer ses collections de papillons aux enfants qui venaient le visiter. Il avait en stock des dépliants publicitaires de la grande époque. Les enfants qui s’en sont vu offrir regrettent aujourd’hui de les avoir perdus. Heureusement, un dépliant avait été offert à Henri Touchard qui l’a transmis à son petit-fils André. Lequel a bien voulu nous le prêter le temps d’en faire une photographie.

 

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1 Et probablement de volatiles car il est dit aviculteur dans les années 1930.

Chassino l'ombromane antipodiste

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